La buanderie

À force de vivre dans son petit confort de banlieue, on oublie la réalité des autres. La dure réalité, la laide réalité, l’autre réalité.

Depuis dimanche, notre laveuse a décidé de faire la grève du « spinnage ». Un peu embêtant quand on est 5 dans une maison et qu’on a pas lavé depuis des jours. Comme la guerre est engagée avec le service à la clientèle du magasin ou nous l’avons acheté (elle a manqué 3 fois en 4 ans, et j’en ai marre de payer une garantie prolongée qui coûte 3 fois le prix d’achat!) et que la meilleure arme dans ce dossier est la grand-mère pitbull pour ces choses-là, nous avons choisi de donner la chance au coureur plutôt que d’appeler un réparateur anonyme. En conséquence, le choix était clair:  trouver une buanderie publique ou mourir étouffés sous le panier à linge débordant.

Certains d’entre vous avez peut-être l’image un peu romantique de la buanderie « in », avec services sans-fil et latte à la vanille. La buanderie de cinéma, ou la clientèle se fait discrètement du charme et des yeux doux en pliant d’affriolants dessous. Moi-même, qui ai cessé à la fin de mon université de fréquenter ces endroits  enchanteurs décrits à une certaine époque comme la Mecque de la chasse à l’Homme , j’avais développé une image quasi mythique de ces lieux.

Dure réalité. Dans mon coin, la buanderie a tout de la piquerie ou presque. Un dimanche matin blafard, des rangées de laveuses industrielles, des sécheuses qui ont connu de meilleurs jours et une clientèle à l’avenant. Équipée de mes rouleaux de 25 sous, de mon Tide sans phosphate et d’une humeur de dimanche matin, j’ai passé la porte d’un monde à mille lieux de mon quotidien aseptisé.

Pas l’endroit pour sortir la biographie de Paul Martin, que j’ai remis stratégiquement dans le fond de ma sacoche. Et pas l’endroit non plus pour engager la conversation: trois autres clients, dont un qui entretenait un dialogue soutenu avec sa bouteille de savon, un autre qui avait l’air d’avoir mangé du chien enragé pour déjeuner et un troisième qui semblait avoir beaucoup de plaisir à faire craquer ses jointures.

Alors qu’il ne restait que 8 minutes à mon cycle de rinçage – c’est quand même chouette, une laveuse qui vous indique le temps qui reste à votre brassée! – le monsieur qui discutait avec sa bouteille de savon a élevé la voix et s’en est pris à monsieur jointures qui, semble-t-il, regardait d’un oeil concupiscent sa laveuse. Le ton a monté et le tout s’est soldé par la rencontre du nez du premier avec le set de jointures du second…

J’y suis retourné aujourd’hui. C’était plutôt vide, jusqu’à l’arrivée d’une dame qui s’est mise à japper au téléphone sur une histoire de grosse torche  qui tournait à l’entour de son chum, de loyer impayé, de comptes de cellulaire, de party de Noel pis de la brosse de la veille. P’tite vie, p’tite misère. J’ai échangé un coup d’oeil avec une jeune étudiante regardant tourner les bavettes de son bébé, tout en lisant « les fleurs du mal » de Beaudelaire.

Pourtant, je ne suis pas snob. Je n’habite pas un château, j’ai habité des quartiers défavorisés, j’ai travaillé à la sécurité du revenu sans pitié, mais sans lunettes roses non plus pour la réalité des démunis. Me suis-je embourgeoisée? Il vient d’ou, mon malaise? De mon incapacité à pouvoir réellement faire quelque chose pour ces gens qui ne sont pas démunis que financièrement, mais socialement? De l’ampleur de la tâche ou du constat que malgré la bonne volonté, nous perdons la lutte à la pauvreté un peu plus chaque année? Depuis quelques jours, les pubs de la Grande Guignolée passent en boucle, les banques alimentaires crient au secours, et les grosses boîtes pour recueillir les dons sont installées à l’entrée des épiceries. On se donne bonne conscience à la mesure de nos moyens… et on oublie jusqu’en décembre prochain.

Peut-être au fond que ma laveuse voulait m’envoyer un signal? Qu’il est temps que je sorte de mon confort et que je recommence à me questionner sur ce que je peux faire, au quotidien?