Feuilles au vent

Il fait froid aujourd’hui. Il mouille, il vente. C’est l’automne dans sa version moche. La tête enfoncée dans les épaules, cachés sous leur parapluie, les passants marchent vite, regardant le sol pour éviter les flaques d’eau. L’humeur des gens est à l’image de la météo. Moche.

Ce matin, aux abords du métro, deux itinérants. Un jeune, souriant, de ce sourire qui doit tout aux paradis artificiels, offrait généreusement sa bouteille de bière à ceux et celles qui s’approchaient. « Une p’tite gorgée pour te réchauffer, ma belle? » Presqu’envie de lui dire oui, juste pour lui dire à quel point le geste était gentil, à défaut d’être invitant. Pressés à cette heure de pointe, les gens l’évitaient du regard et faisaient de grands détours pour ne pas s’en approcher. Un vieux, en discussion avec lui-même, s’invectivait dans un mélange d’anglais, de français et de mots empruntés à l’espagnol et à l’italien. Lui, il en voulait aux passants, leur montrait le poing et sa bouteille vide.

Deux itinérants. Qui passeront l’hiver à chercher un peu de chaleur dans les bouches de métro et qui se résoudront à quémander une place à l’accueil Bonneau quand janvier arrivera.  Deux itinérants qui, avant, étaient le frère, le fils, le père de quelqu’un. Ont-ils tout quitté, pressés par leurs démons intérieurs? Ont-ils été mis à l’écart de leur famille, à bout de dealer avec eux? Derrière ces deux itinérants, deux histoires tristes, déchirantes. Même si c’est leur choix.

Deux réalités dans ma ville aux cônes oranges. Ce matin, dans cette température moche, j’aurais voulu aider. Mon coeur s’est un peu serré de voir ces deux itinérants qui, comme feuilles au vent, tourbillonnaient dans cette pluie froide de fin d’octobre. J’aurais voulu… je ne sais pas quoi. Pour un moment, j’aurais voulu retrouver la naiveté de mon adolescence et penser qu’on pouvait changer le monde et éviter la misère dans notre pays si riche. Et puis, le quotidien m’a happée.

Pour le reste de ma vie

Il y a quelques semaines, le téléphone sonne. C’est la belle Gabrielle, fille de mon amie Isabelle. Qui m’invite à une fête surprise pour les 50 ans de sa mère. Isa a été, pendant des années, ma grande amie. Ses enfants, presque les miens. Et puis, la vie nous amène ailleurs, les relations s’espacent, on se voit de loin en loin et on ne prend plus, dans le tourbillon des jours, le temps de s’appeler. C’est donc dire que j’étais touchée que Gabrielle m’invite.

Isa et moi avons exactement 6 mois de différence. Nous nous sommes connues à Québec, comme co-animatrices scoutes, puis comme voisines. Nos deux portes étaient constamment ouvertes, et la limite entre chez-elle et chez-moi n’existait pas vraiment. Son fils, à l’époque un bébé, dormait chez-moi régulièrement, se promenait entre les deux appartements. Une autre copine, Anne, était aussi chez l’une ou l’autre régulièrement. On était pas loin de la commune: bouffe, casse-têtes, mots croisés, tricot, tout se faisait en gang plus souvent qu’autrement. Un jour, Isa a refait sa vie et a déménagé à Montréal. Puis c’est moi qui ai quitté Québec pour Ottawa. Deux magnifiques enfants se sont ajoutés à la famille.

Je ne les avais pas revu depuis quelques années. Un choc de voir ces beaux enfants devenus de jeunes adultes. Et un constat que la vie file à toute vitesse. Plus on vieillit d’ailleurs, plus ça va vite.

Quand on a fêté les 40 ans d’Isa, je me souviens d’être revenue à la maison et de m’être interrogée sur ce que je voulais pour mes 40 ans à moi, 6 mois plus tard. La question était claire dans ma tête, je ne voulais pas me réveiller, le matin de mon anniversaire, pleine de regrets et de j’aurais donc dû… Avec 6 mois devant moi, j’avais le temps de faire quelques changements. Ce soir là, j’ai dressé une liste que j’ai affichée sur le frigo:

  • Perdre du poids
  • Arrêter de fumer
  • Me remettre en forme
  • Quitter le monde politique et changer d’emploi

Le matin de mes 40 ans, je me suis réveillée:

  • je n’avais pas perdu de poids, au contraire
  • je n’avais pas arrêté de fumer, mais j’avais diminué
  • je n’avais pas commencé de programme de remise en forme
  • j’étais toujours en politique, mais plus dans le même poste

et surtout, en couple et enceinte de 5 mois :-). Comme changement de vie, c’était pas mal, hein!

Ce matin, si je devais refaire la liste en vue de mes 50 ans, je reprendrais les mêmes objectifs: perte de poids, remise en forme, changement d’emploi (j’ai arrêté de fumer et je suis fière de dire que je suis non-fumeuse depuis 9 ans!). Je ne souhaite pas me réveiller enceinte en mars, mais je ne regrette rien de ce qui est arrivé au cours des 10 dernières années. Rien de rien.

Alors, je veux faire quoi avec le reste de ma vie? Je me fixe des buts, des objectifs, ou encore une fois, je laisse ma bonne étoile me guider? Réflexions, réflexions… entretemps, on va aller faire du yoga, question de s’assouplir et de se réenligner les chakras :-)