23 août

Demain, cela fera 14 ans que mon père est décédé. La douleur est moins vive, mais les évènements des derniers jours me replongent à plein dans ce qui fut la période la plus difficile de mon existance.

L’odeur de l’hôpital, la chaleur moite, tout revient. Pourtant, depuis le décès de mon père, je ne suis jamais allée au colombarium me recueillir sur ses cendres. Même au salon funéraire, où le cercueil était fermé, cette longue boîte de bois était vide pour moi. Dès sa mort, son corps terreste n’existait plus, mais son âme flottait tout près. Elle flotte encore parfois à l’occasion, quand j’ai du chagrin ou quand il m’arrive quelque chose d’extraordinaire. Son âme était avec moi quand j’ai eu merveilleuse merveille. Pas pendant l’accouchement, non, mais une fois à ma chambre, alors que Mammouth était reparti se reposer à la maison et qu’on me l’a ramenée pour son boire en plein milieu de la nuit. La petite lumière de la veilleuse éclairant faiblement, je me suis mise à lui chanter la chanson qu’il me chantait toujours quand j’étais petite – Souvenir d’un vieillard. Et alors que pendant toute ma grossesse, je ne pouvais écouter cette chanson sans pleurer comme une madeleine, cette nuit-là, c’est avec sérénité que je lui ai chanté, et que je lui chante toujours d’ailleurs.

Merveilleuse merveille a toujours su qu’elle avait un grand-papa Charles. Petite, elle faisait des cauchemars, et je me suis mise à lui dire de demander à grand-papa Charles de les apporter avec lui. Pour elle, les morts sont dans un avion, je ne sais pas pourquoi. Et d’après ce qu’elle raconte, ils se font un méchant party dans leur jet stellaire! Il y a mon père, bien sûr, et ma grand-mère, Grand-maman Hélène, qui donne des recettes de galettes.

Cet après-midi, il a reçu le dernier verdict. Le cancer s’est généralisé, et c’est vraiment une question de temps. Ma mère a beaucoup pleuré après lui avoir parlé au téléphone. Merveilleuse merveille s’est alors approché doucement, a pris sa grand-maman dans ses bras et l’a consolée du mieux qu’elle pouvait. Puis, pendant que maman se préparait à partir pour l’hôpital, elle m’a demandée, droit dans les yeux, si il allait mourir. Je ne pouvais pas lui mentir, alors j’ai dit oui. Merveilleuse merveille s’est mise à pleurer, en disant qu’elle n’aurait plus de grand-père et qu’elle avait peur que grand-maman parte aussi, parce qu’elle aussi était vieille. Un gros chagrin d’enfant, inconsolable. Une première vraie peine. Je l’ai rassurée du mieux que j’ai pu, mais quand on a soi-même le coeur brisé, c’est difficile. Partager des larmes, parfois, ça peut aussi consoler. Et j’ai demandé à Grand-papa Charles, dans le secret de mon coeur, de faire en sorte que tout se passe bien. Pour lui, pour ma mère, et pour nous tous. Et je lui ai aussi demandé de consoler sa petite-fille qu’il aurait tant aimé.

À 5 ans, on oublie vite. Mais ce soir, elle m’a dit qu’elle savait que son Oyé irait rejoindre grand-papa Charles dans l’avion, et qu’ils auraient beaucoup de plaisir ensemble. Non, je n’ai pas une nature ésotérique, je ne sais pas vraiment si je crois à la vie après la mort, mais je ne crois pas aux esprits malfaisants. Mais cette toute petite phrase m’a apaisée. Demain, j’irai à l’hôpital avec elle. Il est encore assez bien, et quand nous y sommes allées, plus tôt cette semaine, elle a eu un peu peur, parce qu’il était intubé. Les tubes ont été retirés, et elle pourra lui faire un câlin. Nous en avons tous besoin, je crois.

Et puis j’irai au colombarium, seule. Pour la première fois, je ressens le besoin de poser ma main sur la plaque qui identifie mon père et son passage sur la terre. Question d’aller puiser une dose de courage supplémentaire.

Merci à tous ceux qui me laissent des mots d’encouragements. Ils sont appréciés, croyez-moi. Merci aussi à ceux qui me lisent, sans laisser de trace. J’écris d’abord pour évacuer le trop-plein, et je comprends que la pudeur s’exprime aussi dans le silence.

8 réflexions au sujet de « 23 août »

  1. Il y a si peu de mots pour tenter vaguement d’illustrer la compassion, l’affection, l’amitié et l’amour que je voudrais te transmettre… Le cancer est une maladie affreuse, cruelle, sauvage… La femme de mon père, une amie, en est décédée il y a bientôt quatre ans.

    Ta main dans la mienne, pour te transmettre tout ce que je ne sais pas dire.

  2. Je suis très émue! Ton texte est magnifique. C’est tout une merveilleuse merveille que tu as là… Elle semble avoir une maman tout aussi merveilleuse. Prends courage, on pense à toi.

  3. Oui, on est là — je suis là, émue devant ce texte.

    Et j’ai cette même nouvelle envie de me recueillir là où, das mon cas, mes oncles et grands-parents décédés reposent. Une envie de m’inscrire dans mon passé, auprès de ces gens dont je suis fière qu’ils soient de ma famille, alors que je m’installe plus que jamais dans ma vie d’adulte et que je regarde vers l’avenir… C’est un pèlerinage qui m’appelle.

    Bon courage dans ces moments douloureux.

  4. Marie-José, que pourrais-je te dire alors que j’ai la gorge serrée et le regard perdu, larmoyant… quand j’ai été face à la maladie, à la perte de mon papa atteint d’un cancer en 1991, je n’arrivais pas à extirper quoique ce soit… j’ai juste eu un sentiment d’urgence à lui dire combien je l’aimais, et je le touchais beaucoup, comme si la pression de ma main sur la sienne pouvait faire passer un peu de ma vie dans ce corps qui s’en allait trop tôt… je me souviens avoir ressenti un besoin de passivité, je regardais les gens vivrent autour de moi… j’avais besoin de sentir la nature, le vent, de voir la mer, de parler avec mon frère, ma mère, de cette courte vie avec lui… tout semblait alors si épuré, si simple… le cycle de la vie est si évident dans ces moments-là… nos enfants ne savent pas si ils doivent être inquiets ou rassurants envers nous…. on prend conscience que nous ne sommes plus l’enfant de quelqu’un, que dire papa était une chose établie depuis toujours et que nous ne le dirons plus jamais…
    Ta Merveilleuse Merveille est une sacrée petite fille, elle est si imaginative, si mature…
    C’est bien de savoir qu’elle est là pour te donner les calins que nous ne pouvons pas te faire… malheireusement…
    Prends soin de toi…

  5. Je t’aime beaucoup parce que tu es toi et je te respecte énormément. J’ai juste le goût de te prendre la main en attendant que ça passe. Il y a une image qui me vient, celle des capteurs de rêves, sorte de toiles tissées par les amérindiens qui éloignent les mauvais rêves. Je vois tous ces liens familiaux qui vous unissent, les liens avec les gens qui t’aiment fort et ça dessine une sorte de toile. Cette toile c’est un peu ton capteur de chagrin, la peine y sera mais avec tous ces liens d’amour, ce sera pour les tiens un grand réconfort.

  6. Bon ! Après t’avoir lue et relue, j’ai enfin arrêté un peu de brailler comme un veau (pas mal moins élégant qu’une madeleine, mais coudonc, on fait comme on peut !). Toute perte est déchirante et triste. Ton talent, c’est de l’écrire, de sortir ce que tu ressent sur papier – ou, ici, électronique. Ça ne peut qu’être bénéfique. Et tu vois, il y a plein de surprises, comme le fait que ton beau-père t’aura amené à visiter ton père, dans son lieu de repos. Je ne dis pas que c’est obligatoire de le faire, mais la vie, c’est comme une roue qui tourne. On sait pas toujours ce qui nous pend au bout du nez.

    Comme je te dis souvent, mes pensées sont avec vous autres. Et un gros câlin à toi et ta merveille, si sage, si précieuse.

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