Les « profiteux »

Ça revient périodiquement. C’est dans l’air du temps. À bas les « profiteux » du système, ces maudits BS qui se pognent le moine à même vos taxes, mesdames et messieurs les contribuables! C’est le discours de la droite, contrecarré par le discours gaugauche anti-pauvreté-revenu-citoyen-garanti-à-vie. Entre les deux…

J’ai passé 6 ans à travailler pour ce qui s’appelait à l’époque le MMSRFP *ministère de la sécurité du revenu et de la formation professionnelle*. Six années à cotôyer la réalité de ces gens démunis. Y a-t-il des profiteurs? Oui. Nommez-moi un seul sytème qui n’engendre pas des profiteurs? Les profiteurs sont-ils l’immense majorité de la clientèle de l’aide sociale? Non. Loin de là. La réalité est tout autre, mais ça nous arrange, nous les « gras durs », de penser que tous ces gens abusent du système.

La réalité, c’est que plusieurs d’entre nous ne sommes qu’à un seul chèque de paye de la sécurité du revenu. Nous sommes de plus en plus endettés et tant que l’économie va bien, nous pouvons toujours espérer que « ça »dure. J’y étais, en 92, quand l’économie québécoise s’est mise à déraper. Par centaines, les gens venaient frapper à la porte de ce ministère. Pas des « pauvres », pas des « innocents », pas des profiteurs de système. Des gens comme vous et moi, s’arrachant le coeur à travailler à petits salaires, dans des jobs de misère. Quand on est 12 à postuler pour un emploi, l’employeur a l’embarras du choix. Et si on a pas gagné à cette loterie là…

Et puis c’est vrai que plusieurs « assistés sociaux » ont peu de formation. Sérieusement, quand on perd son emploi à 50 ans après avoir passé 30 ans dans une « shop » et qu’on possède une grosse deuxième année B, est-ce réaliste de forcer un retour aux études? Comprenons-nous bien, je ne dis pas qu’il faille baisser les bras et donner un chèque jusqu’à la pension du fédéral. Je dis juste que le discours réducteur de « retournons-les à l’école » est un peu simpliste.

L’autre donnée, c’est que les statistiques montrent que lorsqu’on a passé plus de 24 mois sur l’aide sociale, la réinsertion en emploi est plus difficile. Pas parce qu’on est devenu paresseux, mais parce que se chercher un emploi nécessite des sous: le déplacement, s’habiller correctement pour une entrevue, l’utilisation d’internet pour faire sa recherche… Quand on reçoit un gros « tchèque » de 500$/mois, ça ne doit pas être évident. C’est facile de parler d’aide à la réinsertion en emploi, mais concrètement, on articule ça comment?

Bref, dire qu’on retournera 25 000 assistés sociaux sur le marché du travail, ou alors qu’on coupera les prestations après 4 ans, à moins d’avoir de sévères contraintes à l’emploi, c’est un peu facile. La structure même du marché du travail n’est pas faite pour accueillir des gens qui ont été complètement déconnectés depuis des années. Et la réinsertion en société, c’est beaucoup plus que la réinsertion en emploi. C’est de redonner à des femmes monoparentales la confiance qu’elles peuvent non seulement nourrir leurs enfants tout le mois, mais qu’elles sont capables de concilier travail et famille. C’est donner aux travailleurs sans formation la confiance nécessaire à passer au travers 3 ou 4 années d’études, pour espérer un avenir meilleur. C’est changer une mentalité de débrouillardise, de combines, de p’tites affaires pour une mentalité de travailleurs d’usine ou de fonctionnaires.

Ce qui me désole du discours des jeunes adéquistes, c’est à la fois ce manque d’empathie pour la réalité des assistés sociaux et l’espèce d’inconscience que la prochaine cohorte qui sera frappée par la récession, ce sera eux qui la formeront. Nous, les « gras durs », les presque bébés-boomers, aurons enfin eu notre permanence et serons accrochés à nos jobs!

Je ne suis pas plus à l’aise avec le discours de Françoise David, remarquez. À force de trop vouloir aider, on finit par infantiliser. Et ne me startez pas sur le « faisons payer les riches! »…

7 réflexions au sujet de « Les « profiteux » »

  1. On pourrait dire exactement la même chose ici en France 😉 Cela me permet de laisser un commentaire sur ce blog que je lis régulièrement.
    Donc nous sommes en plein conflit social, et le gouvernement parle ici de nantis (qui gagnent juste de quoi tenir le mois et encore) et ici les journalistes emboitent le pas à notre bon président et tiennent exactement le même discours. J’ai moi aussi travaillé au sein d’association s’occupant de démunis, et même s’il y a parfois certains « profiteurs » c’est de loin la minorité et j’ai plus souvent rencontré des personnes venant en dernière extrémité demander de l’aide.
    Sinon j’aime bien ton blog et ta merveilleuse merveille 😉

  2. Ô déesse du patio… j’ai le même malaise. Entre l’infantilisation parfois condescendante de Françoise David et le honteux manque d’empathie (et de connaissance du terrain) des adéquistes, je n’arrive à adhérer à aucune « idéologie ». Ce que je vois par contre, des deux côtés, c’est une inconscience commune. Ni les uns, ni les autres, n’ont tâté de près à cette réalité. Je le sais, j’ai déjà eu les deux pieds dedans.

    Et comme vous, je constate l’épouvantable anxiété de ces ménages « à deux chèques de paye » de la brutale pauvreté. Je trouve ça très ironique qu’on les traite de « nantis »!

    Et ne parlons pas de tous ces « aidants naturels » qui donnent un coup de main à gauche, à droite, chez leurs vieux parents, leurs enfants grands mais pas financièrement stables.

    Bref. Je vais m’énerver aussi!

  3. @ valerie de haute savoie: bienvenue sur mon patio – même s’il fait un froid de canard aujourd’hui. Et je suis toute excitée: la seule dame de Haute Savoie que je connaisse « fréquentait »  une chanson de Cabrel…:-) Quant à merveille, elle ne sait pas à quel point elle est merveilleuse, et c’est très bien comme ça!
    @ CB: On reste calme. Si on s’énerve, on leur donnera raison… mais j’avoues qu’à force de prendre de grandes respirations, j’ai la tête qui me tourne… hyperventilation?

  4. Sans compter la gêne qui accompagne les explications du trou de trois ans dans leur CV. Et le fait (je pense à mon père) qu’une certaine génération d’individus ne sont pas prêts à ce qu’il considère comme quêter une job. Mon papa a 62 ans. À 60 ans, le bateau sur lequel il était officier depuis 25 ans a été envoyé aux vidange (comprendre: vendu en Inde où les normes de navigation sont moins exigeantes). La Cie qui l’employait (une belle cie canadienne que je ne nommerai pas dont le siège social, donc les impôts, sont dans un paradis fiscal) n’avais pas vraiment envie de se forcer pour placer un homme si proche de la retraite. Sauf que… mon frère vient d’entamer des études en médecine…. que mon père a hérité du titanesque domaine familial, invendable mais très dispendieux à entretenir… qu’il a une maison de 30 ans qui nécessite beaucoup de rénovation. Bref, mes parents survivent grâce au travail de ma mère et, dieu merci, à l’assurance chômage et aux petits contrats que la Cie daigne lui accorder. Et, pour eux au moins, suffit de «toffer» encore deux petites années avant de pouvoir s’assurer d’une retraite confortable. Rien de dramatique vraiment. En ce moment, mes parents nantis sont, peut-être pas un ou deux, mais 6 ou 7 chèques de payent du désastre. Le filet social? Je lui dis merci. Et je serre les dents quand j’entends mes jeunes cousin(e)s se plaindre de cotiser à l’assurance emploi et la régie des rentes sur leur chèque de paye…

  5. Faisait un bout que j’était pas passé ici, j’étais sur ma rente de blogue, puis voilà que votre coup de gueule arrive. Alors je vais rester un peu… à tout de suite!

  6. Juste pour revenir sur mon dernier commentaire. Je ne veux pas donner l’impression que je place la situation que j’ai décrite dans le même bateau que les gens qui sont gravement dans le besoin et pour qui l’aide sociale est la seule option de survie, loin de là. Je tentais de démontrer que dans la vie, ça peut arriver à tout le monde des mauvaises passes où c’est le filet social (comme l’assurance-emploi, l’assistance-sociale, le système de santé public, etc.) qui évite à des gens de la classe moyenne de plonger dans la pauvreté, comme c’est le cas pour certains Américains, par exemple, qui se retrouvent dans la rue suite aux frais faramineux qu’entraînent un accident ou une maladie grave. Je sentais que ça nécessitait une précision :)

  7. @ Marsouine: t’inquiète, chère, personne avait compris que tu mettais tout le monde dans le même panier de crabes! Et la nuance est importante. Être démuni, ce n’est pas qu’un concept financier, c’est aussi et souvent au départ ne pas avoir tous les outils pour réussir.
    @Alcolo: bienvenue, ou plutôt rebienvenue sur mon patio! Vous m’avez manqué, vous savez! Suis aussi allé vous lire, ravie de retrouver votre plume trempée dans les vraies affaires…

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